sans ton pinceau, Friedrich ?
Le Voyageur contemplant
une mer de nuages (1817)
Il faisait beau ce jour là.
Le ciel clair, mais parsemé de traînées de nuages, laissait passer les chauds et doux rayons de soleil. Les hirondelles tournaient, virevoltaient, dansaient, dans les courants d'air chauds qui nous rappelaient qu'un nouveau printemps se mettait à l'½uvre. Ces ballerines de l'air, à leur arrivée devant un toit, piquaient de la tête pour rejoindre leur nid où des petits attendaient leur déjeuner.
Les senteurs d'herbe mouillée, après une fraîche rosée matinale, et de fleurs aux milles et une couleurs éduquaient le nez des touristes habitués aux odeur putrides de la ville et de la pollution. Et l'odeur du pin... L'odeur du pin que nous ramenait le vent venu des forêts avoisinantes, dont les cimes se pliaient sous l'effet de la brise printanière, faisait frémir de plaisir les papilles olfactives des passants.
Il était là, seul.
Couché dans l'herbe souple et grasse d'un mois de mai, que broutaient les brebis bégayantes et tétées par leurs petits, il tenait une paille à sa bouche, une manie qui, soi disant, l'aidait à réfléchir.
Son regard fixe et pétillant d'intelligence se perdait dans le ciel bleu, infini.
« D'où viens-tu ? »
Pas d'ici, pas de là où mes pieds se posent.
« Mais, si tu n'est pas de ces terres, d'où es-tu ? »
De là où mon esprit, mon c½ur et ma raison sont.
« Comment se nomme cet endroit ? »
Il ne se nomme pas mais se ressent et se vit.
S'il fallait le nommer, je l'appellerais 'Pays des Rêves'.
« T'y es donc né ? »
Non, il m'a adopté.
Il faut être né ici pour vivre là bas.
« T'y rends-tu souvent ? »
Possible.
« Et quand ? »
J'y suis allé pour la première fois quand mon âme me l'a permis.
« Mais t'y rends-tu maintenant ? »
Quand le temps me le permet, quand l'envie me prend. Oui.
Lorsque j'y suis dans 'leur' journée, 'ils' appelle ça 'moment d'absence' et me dit d'arrêter de 'rêvasser'.
Lorsque j'y suis dans 'leur' nuit 'ils' appelle ça 'sommeil' et me laisse en paix.
« Qui est 'ils' ? »
'Ils' est celui qui me traite comme différent raison ma 'nationalité d'adoption'.
« La différence est un signe d'originalité et d''hors-dinaire'.
C'est une marque de respect. »
Pas dans tous les cas. 'Ils' utilise cette différence comme prétexte, pour me dévaloriser, me montrer du doigt, m'humilier.
« En est-tu sûr ? »
'Ils' me croit venu d'ailleurs mais je suis né et je vis avec lui à la différence que, moi, je rêve là bas.
« Et c'est ce qu''ils' te reproche ? »
Oui car c'est là qu'est la différence.
Attaché au concret et au réel, trop attentif à ses yeux et non au c½ur, 'ils' ne rêve pas.
'Ils' ne vit que pour appartenir à un tout, à un corps qui à pour seul but de faire ce qu''ils' lui est demandé. Comme le bétail suit le berger, le mouton de Panurge qui saute à l'eau comme le fait le troupeau, un petit engrenage d'une grande machine.
Certains se perdent et alors seuls, ils développent une vision sur le monde différente que celle qui leur à été imposé. Ils apprennent à penser puis à rêver.
Et, j'ai besoin de penser et de rêver d'autre chose que du 'matériel'.
Et, j'ai besoin de faire autre chose que ce qui m'est demandé.
Ma vie ne se résume pas qu'à la seule fonction d'être humain.
Je pense, ce qui me permet de rêver.
« Tu rêve ? »
Je rêve.
Quand les portes de ce pays s'ouvrent à moi, comme le bonheur de s'échapper d'une prison, je renais.
Je deviens alors ce que le monde ne peut et ne pourra ou ne veut et ne voudra jamais me donner ; un grand pianiste apprécié et respecté de tous dont la seule présence force les regards à se baisser et dont le nom est reconnu et acclamé par la foule à son énonciation, un aventurier solitaire qui traverse le monde, ses terres, ses océans et ses villes à pied à la recherche de quelques paysages divins à dessiner, à graver, à inscrire, à immortaliser sur papier dont les voyages sont racontés aux petits avant qu'ils ne me rejoignent dans mes périples fabuleux.
« Et que pense-tu d''ils' ? »
« Ils » a les yeux fermés et répète les mots qu'on lui a dit de dire.
'Ils' rejette l'idée de 'discrimination' mais ne fait rien pour nous -moi et toutes autres 'brebis égarées'-, considérer comme dans les normes ou même pour nous porter un quelconque regard ou jugement sur notre personne.
L'acceptation des différences ne s'applique donc pas à ceux qu''ils' aime à appeler avec ironie des « sortis du lot ».
« Bien.
Alors, si je comprends bien, tu es un être perdu dans des lieux qui ne lui sont pas bénéfiques, une brebis égarée dont l'isolement l'a porté à réfléchir autrement, un étranger dans un monde qui ne lui appartient pas. »
